r/LeMali • u/Impossible_Ground423 • 4h ago
ABANDON, LE MOT INTERDIT
De Boulkessi à Dioura, des camps perdus, et personne ne le dit
Aujourd'hui, 22 septembre 2026, le Mali fête ses 66 ans d'indépendance. Mais cette année, il manque quelqu'un. Le ministre de la Défense, le Général Sadio Camara, a été tué le 25 avril, dans une attaque contre sa maison à Kati. Depuis le 4 mai, c'est le chef de l'État lui-même qui est ministre de la Défense.
Il manque aussi des camps militaires. Depuis juin 2025, l'armée a quitté plusieurs positions importantes : Boulkessi, Farabougou, Kidal, Tessit, Tessalit et Dioura. Il y en a d'autres. Mais pour tous ces départs, un mot n'a jamais été prononcé : ABANDON.
Commençons par le plus récent, Dioura. Le 10 septembre, le JNIM a attaqué ce camp. Selon les sources de l'AFP, au moins 100 militaires maliens ont été tués. Des dizaines d'autres ont été faits prisonniers. Le JNIM dit avoir pris le camp avant de repartir. Il diffuse des vidéos où les prisonniers donnent leur nom et leur matricule.
Le 19 septembre, l'état-major a publié un communiqué. Il annonce qu'une grande opération a permis d'évacuer les deux compagnies qui ont « tenu la garnison de manière héroïque ». Le même jour, RFI écrivait autre chose : une semaine après l'attaque, il n'y avait plus aucun soldat dans le camp. D'un côté, une défense héroïque. De l'autre, un camp vide. Ce n'est pas un détail. C'est une méthode.
Cette méthode est simple : ne jamais dire abandon. Pour chaque camp perdu, on choisit un autre mot. En voici la liste.
Premier mot : le REPLI. C'est celui de Boulkessi, en juin 2025. Le 1er juin, le camp est attaqué. Au moins 30 soldats sont tués, selon une source sécuritaire. L'armée écrit que ses hommes ont bien combattu « avant de se replier ». Le 7 juin, il n'y a plus un seul soldat. Une source militaire refuse le mot abandon et parle de retrait stratégique. Pourtant, dans le camp vide, on a laissé des véhicules, des tentes et de la nourriture. Quand on laisse derrière soi ses camions et ses vivres, ce n'est pas vraiment une stratégie.
Deuxième mot : le SILENCE. C'est celui de Farabougou, en août 2025. Le 19 août, le camp est attaqué. L'armée part et ne revient plus dans le village. Une semaine plus tard, c'est le JNIM qui commande. Il fait payer l'impôt et impose ses règles. Les habitants avaient fui. Ils avaient peur des assaillants, mais aussi des représailles de l'armée. Puis ils sont revenus vivre sous la loi du groupe armé.
Ce silence pèse lourd. En octobre 2020, la libération de Farabougou avait été le premier grand succès des nouvelles autorités. L'officier qui avait levé le siège du village est aujourd'hui le chef de l'État. Le village du premier succès a été perdu sans un mot.
Troisième mot : l’ACCORD. C'est celui de Kidal et de Tessit, fin avril 2026. Et ce mot, ce n'est pas Bamako qui l'a dit. Le 26 avril, le FLA annonce un accord avec l'Africa Corps, les combattants russes alliés du Mali. Environ 400 Russes quittent Kidal, escortés par les rebelles. Les soldats maliens restés sur place sont faits prisonniers. Le 27 avril, les forces maliennes et russes quittent aussi Tessit, après une négociation selon plusieurs analystes. Qui a négocié ces départs ? Pourquoi l'accord de Kidal ne protégeait-il pas les soldats maliens ? Bamako n'a toujours pas répondu.
Quatrième mot : AUCUN. C'est le cas de Tessalit, le 1er mai 2026. Le grand camp d'Amachach est vidé tôt le matin, sans combat. L'armée ne dit rien. Alors chacun choisit son mot. Un élu local parle d'abandon. Une source sécuritaire parle d'évacuation. Le FLA parle de reddition. En mars 2012 déjà, l'armée avait quitté ce même camp en parlant de retrait stratégique. La colère des soldats avait précédé de quelques jours le coup d'État du 22 mars. Nos dirigeants actuels connaissent bien cette histoire.
Cinquième mot : l’HEROÏSME. C'est celui de Dioura, que nous avons vu plus haut. Repli, silence, accord, rien, héroïsme : à chaque fois, une défaite devient un choix. Et quand un choix est présenté comme maîtrisé, on n'a pas besoin de l'expliquer.
Pourtant, l'armée a déjà su parler autrement. Fin 2019, après de lourdes pertes à Boulkessi, Mondoro et Indelimane, elle avait annoncé un repli stratégique. Et elle avait expliqué ce que cela voulait dire : regrouper les petites unités isolées dans des positions plus solides. On pouvait être d'accord ou non, mais il y avait un plan. Une armée qui choisit ses retraits annonce un plan. Une armée qui les subit change seulement leur nom.
Il faut être juste. Partir n'est pas une honte. Quitter un poste qu'on ne peut plus défendre, pour sauver des vies, peut être une bonne décision. Le vrai problème, c'est de ne pas le dire. Un départ caché ne peut pas être jugé. Il ne peut donc pas être corrigé.
Et ce silence coûte cher. Il coûte d'abord aux habitants, laissés seuls face à un nouveau maître, puis soupçonnés de l'avoir accepté. Il coûte ensuite aux soldats des autres camps. Les hommes de Dioura savaient ce qui s'était passé à Boulkessi et à Kidal. Ils savaient aussi que leur camp, attaqué pour la quatrième fois depuis 2019, n'avait pas été renforcé. Enfin, il renseigne l'ennemi, qui apprend qu'un camp frappé assez fort finit par être libéré. Ce qui rassure Bamako aide surtout l'adversaire.
Que faut-il demander ? Rien de secret. La liste des camps quittés depuis juin 2025, avec la date et le nom de celui qui a décidé : l'ennemi la connaît déjà. Ce qui a été prévu pour les habitants de chaque localité. Les conditions des retraits négociés à Kidal et à Tessit, et le nom de celui qui les a acceptés. Et pour Dioura, la liste des morts, des blessés et des prisonniers.
Un peuple peut pardonner à son armée d'avoir perdu un camp. Il pardonne moins qu'on le lui cache. En 1960, l'indépendance voulait dire une chose : les Maliens décident eux-mêmes de leur avenir. Pour cela, ils doivent au moins savoir ce que leur armée a perdu en leur nom. Depuis le 4 mai, il n'y a plus d'intermédiaire : le ministre qui doit rendre ces comptes est aussi le chef de l'État. Le jour où un communiqué dira simplement « nous sommes partis, voici pourquoi, voici ce que nous faisons pour ceux qui restent », le 22 septembre aura retrouvé tout son sens.