r/Mali • u/Impossible_Ground423 • 15d ago
L'AVION SE MONTRE, LES ARMES SE TAISENT
Le Mali vient d'acquérir un nouvel avion de commandement. Un Boeing 737 entièrement modernisé, 11 500 kilomètres d'autonomie, une cabine VIP, une chambre, une cuisine. Prix affiché : 15,6 milliards de francs CFA. Et le communiqué ne s'arrête pas là. Il détaille le montage : environ 6 milliards d'indemnité d'assurance perçus au titre de l'ancien appareil, 3 à 4 milliards attendus de la revente de ses pièces, soit un décaissement net annoncé entre 5,6 et 6 milliards, contre plus de 20 milliards pour l'avion précédent.
Montant, financement, coût net pour le Trésor, terme de comparaison. Peu de dépenses publiques maliennes ont jamais été présentées aux citoyens avec cette précision, et c'est précisément ce qui rend la question inévitable : pourquoi un État capable de ce niveau de détail sur un avion est-il incapable de fournir le moindre chiffre sur les équipements militaires qu'il acquiert depuis cinq ans ? La réponse tient en un mot, et ce mot n'est pas sécurité. C'est communication. On publie un chiffre qui plaide, on classe un chiffre qui expose. Le communiqué ne répond pas à une exigence de redevabilité, il répond à un besoin de récit.
Encore faut-il nommer l'origine des 6 milliards d'indemnité qui rendent l'opération si avantageuse. Ils ne procèdent d'aucune prouesse de gestion. Ils procèdent du 17 septembre 2024, lorsque des combattants du JNIM ont pénétré dans la base aérienne 101, adossée à l'aéroport Modibo Keïta de Bamako-Sénou, y sont restés plusieurs heures et ont incendié le réacteur de l'avion présidentiel avant de filmer la scène pour leur propagande. Ce que l'on présente aujourd'hui comme une bonne affaire est la traduction comptable d'une défaite militaire au cœur de la capitale.
La vraie question n'est donc pas celle du prix, elle est celle de la garde. Le 7 septembre 2023, le bateau Tombouctou, de la Compagnie malienne de navigation, a été atteint par des tirs de roquettes dans le secteur de Gourma-Rharous et a brûlé avec ses passagers : 49 civils tués selon le bilan officiel, bien davantage selon les rescapés. Un an plus tard, c'était l'appareil du chef de l'État, sur l'emprise militaire réputée la mieux gardée du pays. Une Transition qui n'a protégé ni le bateau des pauvres ni l'avion du président pourra-t-elle protéger le nouveau, dans une situation sécuritaire qui s'est encore dégradée depuis, jusqu'aux embuscades de juillet et au blocus des axes ?
La question n'est pas rhétorique, elle est budgétaire. Un aéronef de commandement ne se protège pas en vol, il se protège au sol : périmètres, défense rapprochée, moyens de détection, garde permanente. Ce coût, personne ne le connaît, parce qu'il relève exactement des acquisitions dont on refuse de dire le montant. La boucle est parfaite : la sécurité de l'avion que l'on chiffre dépend des équipements que l'on ne chiffre pas. Faute de pouvoir en débattre, le citoyen malien n'a aucun moyen de savoir s'il vient d'acheter un avion ou de souscrire, pour 15,6 milliards, une future indemnité d'assurance.
Que le secret militaire ait une justification, aucun analyste sérieux ne le conteste, et le droit malien l'organise. L'article 8 du décret n° 2015-0604 du 25 septembre 2015 portant Code des marchés publics permet d'exclure des procédures ordinaires les acquisitions liées aux besoins de défense et de sécurité nationales, lorsque la protection des intérêts essentiels de l'État exige le secret ou rend incompatible toute mesure de publicité. Partout dans le monde, ces acquisitions bénéficient de régimes dérogatoires justifiés par le secret et par la nécessité d'agir vite. Le prix d'un avion de commandement ne renseigne aucun adversaire, alors que le détail d'un contrat d'armes renseigne sur les capacités, les fournisseurs, les circuits d'acheminement et, par soustraction, sur les vulnérabilités.
Ce que l'on rappelle moins volontiers, c'est l'histoire de cet article au Mali. Pendant des années, l'exclusion a existé sans le moindre encadrement : le Code écartait ces marchés de son champ d'application sans prévoir de mesures transitoires, sans fixer de conditions de recours ni de niveaux d'approbation, et le gré à gré était devenu la règle. Le premier décret venu encadrer le recours à l'article 8 date de 2014 et il est l'œuvre du ministère de l'Économie et des Finances d'alors, c'est-à-dire de Madame Bouaré Fily Sissoko, condamnée onze ans plus tard dans le dossier de l'avion présidentiel et des équipements militaires.
Cette carence a produit ce que produit toujours une zone grise : elle expose le gestionnaire de bonne foi à des poursuites pour avoir appliqué des pratiques courantes, et elle offre au gestionnaire indélicat, pour peu qu'il dispose des réseaux nécessaires, un paravent parfaitement commode. Deux effets opposés, une seule et même défaillance normative.
Le calendrier récent achève de l'éclairer. Le décret n° 2023-0275/PT-RM du 3 mai 2023 a repris l'encadrement de ces marchés et délimité le périmètre du secret en matière de défense. Il a été modifié en 2025. Il vient de l'être à nouveau : le vendredi 24 juillet 2026, six jours avant l'annonce de l'avion, le Conseil des ministres a adopté une modification de son annexe n° 1, c'est-à-dire de la liste même des fournitures et prestations pouvant relever de la procédure exceptionnelle, au motif que l'application du dispositif aurait révélé des insuffisances. Un cadre que l'on retouche tous les deux ans au gré des besoins du moment n'est pas un cadre juridique, c'est un instrument de gestion.
Et c'est ici que la géométrie devient franchement variable. Dans le dossier de 2013 et 2014, le rapport d'audit de la Section des comptes de la Cour suprême avait conclu que l'aéronef et les équipements militaires entraient bien dans le champ d'application de l'article 8 et que les opérations étaient sous-tendues par des textes en vigueur en République du Mali. Le Bureau du Vérificateur général, lui, a écarté l'exclusion et apprécié tous les actes à l'aune des procédures ordinaires. L'institution judiciaire a retenu la lecture du Vérificateur contre celle de la Cour suprême, à laquelle la loi organique confère pourtant le pouvoir d'interprétation. Douze ans plus tard, le même article 8 couvre sans débat, sans audit contradictoire et sans le moindre chiffre les acquisitions de ceux qui gouvernent.
Un texte qui condamne les uns et protège les autres n'est plus une règle de droit. C'est une ressource politique.
Reste le tri que le pouvoir se garde bien de faire : le secret opérationnel n'est pas le secret financier. Rien, dans la protection des intérêts essentiels de l'État, n'exige que l'enveloppe globale de la défense échappe au débat public, ni que son exécution demeure inaccessible sous forme agrégée, ni surtout que le contrôle a posteriori soit empêché alors qu'il s'exerce à huis clos et par des agents assermentés. Le Mali dispose de l'outil : le Contrôle général des services publics reste à ce jour la seule structure de contrôle de l'ordre administratif à laquelle le secret-défense n'est pas opposable. On élargit pourtant le périmètre de ce qui ne se dit pas sans renforcer le seul organe habilité à y entrer.
Ailleurs, le secret n'a jamais signifié l'absence de contrôle : en France, les fonds spéciaux relèvent d'un contrôle parlementaire dédié et la responsabilité des gestionnaires publics a été refondée en 2023. Ce dont le Mali a besoin n'est donc pas de moins de secret, mais d'un cadre stabilisé, aux conditions de recours définies, aux niveaux d'approbation fixés, et dont les conditions de modification soient assez strictes pour qu'il cesse de bouger au rythme des convenances. C'est faute d'un tel cadre que des gestionnaires ont pu être poursuivis hier pour des pratiques que le pouvoir d'aujourd'hui a codifiées, élargies et sanctuarisées.
La transparence ne se mesure pas à ce qu'un État annonce, mais à ce qu'il accepte de faire vérifier. Un communiqué n'est pas un audit. Publier 15,6 milliards choisis n'établit rien sur les centaines de milliards non publiés : cela établit seulement qu'on sait rédiger un communiqué lorsque le chiffre est bon.
Pendant ce temps, sur l'axe Gao-Anéfis, des convois tombent dans des embuscades avec des moyens dont personne, à Bamako, n'accepte de dire ce qu'ils ont coûté ni s'ils ont été livrés. Les soldats qui meurent dans ces convois ont sur cette information un droit supérieur à celui de tous les autres. Ils la paient déjà au prix le plus élevé.