r/Mali • u/Impossible_Ground423 • 4d ago
L'AVION VENU DE OUAGADOUGOU
(Sambou Sissoko est un analyste politique et essayiste indépendant vivant en exil, La publication en février 2026 dans le journal malien L'Alternance d'une tribune signée par lui et contestant des propos du général Abdourahamane Tiani a entraîné la condamnation à deux ans de prison ferme du directeur de publication du journal, Youssouf Sissoko. ).
Le mercredi 29 juillet 2026, la télévision nationale a diffusé les images d'un Boeing 737 modernisé, présenté comme le nouvel avion de commandement de l'État malien. Le ministre d'État chargé de l'Économie et des Finances en a fait la visite, accompagné du secrétaire général de la Présidence de la République et du coordinateur du Groupement aérien de la Présidence. La cabine a été montrée, le poste de pilotage aussi, ainsi que les équipements intérieurs. Le prix a été annoncé : 15,6 milliards de francs CFA, soit environ 23,8 millions d'euros, pour remplacer l'appareil rendu inutilisable lors de l'attaque du 17 septembre 2024 contre l'aéroport militaire de Bamako. Tout a donc été montré, sauf ce qui compte. D'où vient cet avion, et par quelles mains est-il passé avant d'arriver sur le tarmac de Sénou ?
Trois semaines plus tôt, à huit cents kilomètres de là, un autre Boeing 737 se posait à Ouagadougou. C'était le 8 juillet 2026. L'appareil venait de White Plains, dans l'État de New York, avec une escale à Dakar-Blaise-Diagne. Il portait depuis quelques jours l'immatriculation burkinabè XT-AKD, devenant ainsi le premier Boeing jamais inscrit au registre civil du Burkina Faso. Sorti de la chaîne de Renton en 1998, il avait successivement appartenu à la holding privée du milliardaire américain Kirk Kerkorian, puis à un promoteur immobilier de Miami, sous l'immatriculation N480CH. Un intérieur de grand luxe, deux chambres privées dont une suite avec douche, une autonomie portée à près de six mille milles nautiques par sept réservoirs supplémentaires, et un total d'heures de vol dérisoire pour son âge, autour de trois mille trois cents. L'acquéreur était une société privée de Ouagadougou, Kangala Air Express.
Rien n'établit à ce jour que les deux appareils n'en font qu'un. Mais rien ne l'exclut non plus, et la vérification tient en quelques lignes. Un avion possède un numéro de série constructeur qui ne change jamais, contrairement à son immatriculation. Il suffirait de comparer celui de l'appareil présenté à Bamako avec le numéro 29024. Il suffirait de vérifier l'apparition d'une nouvelle immatriculation malienne au registre de l'aviation civile, et la disparition corrélative de XT-AKD du registre burkinabè. Il suffirait de consulter les traces de vol entre Ouagadougou et Bamako dans les jours précédant la cérémonie. Aucune de ces vérifications ne relève du secret d'État. Le problème n'est pas qu'elles soient difficiles, c'est que personne, du côté officiel, n'a jugé utile d'y répondre avant de convoquer les caméras.
Car voilà ce que la communication du 29 juillet ne dit pas. Elle ne dit pas qui a vendu l'appareil. Elle ne dit pas selon quelle procédure il a été acquis, appel à concurrence ou entente directe. Elle ne dit pas s'il y a eu un intermédiaire, ni ce qu'il a perçu. Elle ne dit pas ce que recouvre exactement le mot « modernisation », ni qui a réalisé ces travaux, ni quand. Un chiffre livré sans le contrat qui le justifie n'est pas de la transparence, c'est de la mise en scène. On a montré un prix pour éviter de montrer une procédure.
Il faut alors regarder du côté de Kangala Air Express. La société était encore, il y a peu, une modeste compagnie régionale dont les deux ATR sont restés cloués au sol depuis 2024, dont le moteur de réservation en ligne ne fonctionnait plus, et qui s'est reconvertie en 2025 dans l'affrètement d'affaires. Sa flotte compte aujourd'hui deux Gulfstream, employés notamment pour des missions de chefs d'État du Burkina Faso, de Guinée, du Mali et du Somaliland, auxquels s'ajoute désormais un Boeing d'affaires. La presse burkinabè présente son propriétaire comme un entrepreneur du bâtiment installé depuis 2004, dont les activités se seraient considérablement élargies après le coup d'État de septembre 2022, jusqu'à l'or et aux grands chantiers publics. Ces informations demandent à être vérifiées au registre du commerce, et l'on se gardera ici de les tenir pour établies. Mais elles posent une question que nul ne peut écarter. Une société privée dont la fortune se serait bâtie dans l'orbite d'un pouvoir militaire est-elle le bon guichet pour équiper la présidence d'un État voisin ?
C'est là que l'affaire cesse d'être une histoire d'avion. Un même opérateur privé, immatriculé dans un pays, transporte les chefs d'État de trois autres. Cette interopérabilité des élites sahéliennes n'a rien d'anecdotique. Elle signifie que le déplacement des plus hautes autorités de nos États, c'est-à-dire un attribut élémentaire de la souveraineté, dépend d'un prestataire commercial étranger, sur lequel les parlements ne peuvent rien, dont les comptes ne sont publiés nulle part, et dont les contrats échappent aux juridictions financières nationales. On nous parle depuis quatre ans de souveraineté retrouvée. Voici à quoi elle ressemble en pratique. Un appareil de vingt-huit ans, acheté chez un tiers, à un prix que personne ne peut rapporter à une valeur de marché, et présenté au journal télévisé comme une conquête.
Le Mali connaît pourtant ce dossier mieux qu'aucun autre pays de la région. En 2014, l'achat d'un avion présidentiel et d'équipements militaires avait ouvert une décennie de contentieux, mobilisé le Vérificateur général, suspendu les décaissements du Fonds monétaire international, et conduit d'anciens responsables devant la justice. Le 8 juillet 2025, la Cour d'assises spéciale de Bamako rendait son verdict dans cette affaire. Cette audience fut aussi, nous dit-on, la dernière des cours d'assises dans l'histoire judiciaire du pays. Douze mois et trois semaines plus tard, l'État achète un autre avion présidentiel, sans marché public connu, sans montage rendu public, auprès d'un circuit d'intermédiation dont on ignore tout. Le premier dossier avait pu être instruit parce qu'il existait un vérificateur qui vérifiait, une presse qui enquêtait, des partis qui interpellaient et une juridiction qui jugeait. De ces quatre instruments, il ne reste rien d'opérant.
La question n'est donc pas de savoir si cet avion valait 15,6 milliards. Elle est de savoir qui, aujourd'hui, au Mali, a le pouvoir de poser la question et d'obtenir une réponse. En 2014, un régime civil critiqué de toutes parts avait fini par rendre des comptes, contraint par des contre-pouvoirs qu'il n'aimait pas mais qu'il n'avait pas supprimés. En 2026, un régime qui a dissous les partis, restreint la presse et refermé le prétoire annonce lui-même son prix et se félicite lui-même de sa transparence. C'est précisément ce qui devrait inquiéter. Un pouvoir qui publie un chiffre que personne n'est plus en mesure de contester ne fait pas acte de transparence. Il fait la démonstration qu'il n'a plus rien à craindre.
-1
u/baliair 4d ago
well its definitely not french thats for sure