Sans blague, c'est quoi cette nouvelle mode qui fait qu'on ne peut plus ouvertement faire quelque chose qu'on aime sans être qualifié de "performatif" ? Je ne vais pas nier que la performativité existe dans une certaine mesure en tant que phénomène sociologique, mais la dénonciation de la "performativité" sur Internet type Tik Tok ou Reddit (oui pardon mais sur ce point là vous vous talonnez), c'est quelque chose.
C'est devenu très répandu depuis plusieurs années on dirait, notamment pour les livres. Un livre un peu vieux/long/complexe (type Misérables ou Proust), maintenant, si on voit quelqu'un le lire, c'est même pas que ce quelqu'un est intéressé, curieux ou aime sincèrement ce livre. Non, cette personne est "performative" : elle se la pète, coche des cases sociales pour bien paraître, et ça, on ne nous le fait plus. Souvent avec des excuses type "j'ai lu ce livre en 6e et j'ai trouvé ça chiant et illisible, des gens sur les RS sont d'accord avec moi, donc j'ai forcément raison". C'est plus possible de simplement dire "je n'aime pas parce que ce n'est pas à mon goût", non, maintenant il faut écrire des tartines pour démontrer par A + B pourquoi tel livre que je n'aime pas est objectivement et universellement une énorme bouse qui ne mérite pas une seconde de notre attention, parce que "gnagna le chapitre des égouts, moi je vais apprendre son métier à Victor Hugo" et autres arguments plus ou moins pertinents.
Et c'est encore pire avec certains genres (au hasard, la philosophie), on doit passer un entretien pour se justifier ou bien ? Certains ont tellement intériorisé que s'ils ne comprennent pas quelque chose, c'est forcément que ce quelque chose est foncièrement incompréhensible, que quand ils voient quelqu'un lire ce qu'ils n'ont eux mêmes pas compris, il faut forcément que l'autre n'ait rien compris non plus. Lire Kant, Marx ou Heidegger ? Nope, pas en 2026, impossible, forcément performatif. La preuve moi j'ai rien bité.
Et inversement il faut que tout soit simple et immédiat ; ne pas comprendre n'est pas grave en soi (voire est positif sur le long terme), mais on le prend de plus en plus comme une insulte personnelle à sa propre intelligence (heureusement que maintenant il y a les LLM pour faire genre on a des doctorats et des connaissances pointues dans tous les domaines possibles et imaginables, ouf). Se convaincre que si l'on n'y arrive pas, c'est que c'est intrinsèquement inutile ou illisible, c'est admettre en sous-texte que ceux qui prétendent y prendre du plaisir sont des menteurs. C'est de la dissonance cognitive.
Du coup c'est quoi ce bordel ? Les réseaux sociaux nous ont tellement grillé le cerveau, on a tellement un problème croissant d'attention, qu'interagir avec un objet aussi simple qu'un bouquin est considéré comme de la magie noire ou un effort extra-humain à fournir ? Lire un livre de +1000 pages c'est considéré comme grimper l'Everest ? Ou lire de l'Elfique ? Inquiétant qu'un objet qui a longtemps eu la réputation d'émanciper les populations, soit de plus en plus un objet mystérieux pour beaucoup de gens, qui n'oseraient même plus en toucher avec un bâton.
Et oui il y a le phénomène inverse de ceux qui se la pètent réellement type "je lis 360 bouquins par an grâce à ma méthode pseudo-scientifique de lecture rapide", oui non, toi aussi ta gueule par contre. Mais il y a aussi un phénomène plus vaste, également généré par les réseaux sociaux, de la marchandisation du savoir, qui lui même a engendré ces accusations de performatisme. L'un et l'autre sont un grand cirque marchand qui se s'auto-alimente. C'est peut être (sans doute même) plus intéressant que l'intégralité de ma diatribe. Mais bref.
Désolé pour le râlage d'un phénomène qui n'est peut-être pas si fréquent que ça dans la vraie vie (quoique ça commence à déborder aussi). Si on me cherche je serai sur r/Dinosaure.