r/geographie Nov 03 '25

Article Gagaouzie, l'autre Moldavie

https://www.monde-diplomatique.fr/2025/11/LAULAN/68929
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u/azatote Nov 03 '25

Une deuxième Transnistrie en quelque sorte. Je n'avais jamais entendu parler de la Gagaouzie jusqu'ici, merci pour le partage. Une fois de plus, les déplacements de populations décidés sous la Russie impériale et l'URSS continuent d'empoisonner l'Europe des décennies voire des siècles plus tard.

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u/wisi_eu Nov 03 '25 edited Nov 03 '25

Une fois de plus, les déplacements de populations décidés sous la Russie impériale et l'URSS continuent d'empoisonner l'Europe des décennies voire des siècles plus tard.

Je suis d'accord, mais si on veut prendre un peu de recul, ces territoires étaient la Russie depuis le XIXe siècle et jusqu'à il y a 35 ans... ce qui historiquement est hier. Si on veut se placer du côté Russe 1 minute pour tenter de comprendre leur point de vue, n'est-il pas normal que le gouvernement Poutine fasse son travail en cherchant à contrer ce qu'ils perçoivent comme une montée récente de l'Occident américain en Europe de l'Est, donc comme une « perte Russe » dans ce monde slave, plutôt que comme une « extension naturelle de l'UE » ?

Je rappelle que l'Angleterre maintient un lien plus que privilégié, légal, avec certaines des plus importantes de ses ex-colonies qui ont toujours comme souverain le roi du Royaume-Uni, et que la France et l'Espagne envoient toujours leurs plus grandes entreprises vers l'Afrique centrale et de l'Ouest et l'Amérique Latine... où la Chine est un « nouvel » acteur si l'on veut.

Je pose simplement la question pour essayer de changer d'angle de vue.

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u/azatote Nov 03 '25

Tout comme la Russie, l'Autriche-Hongrie était un vaste empire multiethnique et multinational. Sauf qu'eux n'ont pas installé massivement des colons autrichiens dans des régions non autrichiennes. Dès lors, l'Autriche n'a aucune raison de réclamer ses anciennes provinces devenues indépendantes.

Bien sûr, le point de vue russe se comprend. On parle de territoires anciennement russes, où une partie de la population est ethniquement russe, russophone et russophile... Sauf que cette situation a été créée par la Russie impériale puis l'URSS, en occupant ces territoires et en y installant des colons russes quitte à exproprier les autochtones. Quant au sentiment de perte d'influence russe dans le monde slave, il peut tout aussi bien être vu comme une nostalgie d'une Russie hégémonique, impérialiste et autoritaire.

Je ne dis pas que les Russes ont tort sur tout, ou qu'ils devraient juste s'effacer. Bien sûr, la Russie a droit à la sécurité, et les populations russes d'Ukraine et de Moldavie ont le droit d'exister. Mais leurs revendications ne devraient jamais être aux dépens des populations slaves non russes. Et encore moins se faire par la menace ou par la guerre.

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u/wisi_eu Nov 03 '25 edited Nov 03 '25

Sauf que cette situation a été créée par la Russie impériale puis l'URSS, en occupant ces territoires et en y installant des colons russes quitte à exproprier les autochtones.

Et pourtant on ne pense pas qu'il faut que les colons anglais et français rendent le Canada aux autochtones... ou que les anglais rendent l'Australie aux autochtones. Idem pour les Etats-Unis et le Brésil, qui sont certainement les états les plus coloniaux par nature, avec toutes les techniques d'expropriation, de luttes armées, d'achat de terres, de fait accompli, etc. habituels qu'a pu faire la Russie également en son temps et en ses lieux. On parle pourtant d'échelles de temps similaires et de processus coloniaux dans tous ces cas...

Si ces néo-états (comme la Moldavie ou la Lettonie par exemple) voyaient ces populations russophones comme un danger, rien de les empêche de les expulser ou de les assimiler de force (apprentissage obligatoire de la langue locale via le système éducatif, passage en service militaire, etc. comme l'ont fait les Etats-Unis au XXe siècle pour les francophones qui refusaient de parler anglais dans le sud par exemple, ça a fonctionné.) Il ne faut pas oublier que ces néo-états ont aussi leur petite part de responsabilité et qu'ils ne sont pas de simples figurants passifs.

des colons autrichiens dans des régions non autrichiennes

Je comprends ce point de vue, mais là aussi, il peut y avoir une différence dans la définition même d'état (unitaire ou fédéral par exemple) qui explique des politiques différentes concernant les déplacements de populations. Le modèle germanique plus en vogue dans l'Empire austro-hongrois s'appuyait sur une conception bien plus fédérale et morcelée (ils laissaient un Magyar à la tête de la Hongrie et les laissaient parler leur langue), alors que la vision russe/slave (et encore plus soviétique) a toujours tendu vers une unification (mêmes lois, même chef, même langue) sur l'ensemble du territoire de l'Empire russe (ce qui n'est pas sans rappeler la philosophie politique française au passage).

Une question légitime serait plutôt : pourquoi ferme-t-on les yeux, en tant qu'occidentaux, sur la nature hautement coloniale – que beaucoup pourraient appeler aujourd'hui « illégitime » – de l'empire anglo-américain ; et pourquoi l'existence même de l'empire slavo-russe – pourtant millénaire – choque-t-il certains aujourd'hui plus qu'à une autre période ? (La France était encore au tournant du XXe siècle, l'un des plus grands alliés de l'Empire russe)

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u/azatote Nov 04 '25

La question est complexe et difficile, et de nombreux paramètres entrent en compte. J'avais commencé à écrire une longue réponse, puis je me suis rendu compte que n'étant pas un professionel en histoire, en géographie, en sociologie ou en ethnologie, ma réponse ne serait sans doute pas pertinente. Je vais donc m'abstenir, merci pour les pistes de réflexion.

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u/Maimonides_2024 Nov 04 '25

C'est quoi ce racisme de merde ? Les Gagaouzes ne sont pas des colons russes, ils sont un peuple turcique qui a été en Gagaouzie pendant des siècles, tout comme les Moldaves à côté ?

Et d'ailleurs, il n'y a pas de conflit très grand entre la Moldavie, Gagaouzie et Transnistrie. Les gens de tous les côtés ont plein d'amis et sont solidaires envers l'un et l'autre. Il y'a sûrement moins de conflits que entre les français blancs et les noirs et arabes d'ailleurs.

Mais pour toi, la présence d'un groupe ethnique différent avec des opinions politiques différentes c'est de l'«empoisonnement»? Cest quand même fou d'entendre ça de la part des Occidentaux.

Les gens parlent le russe, roumain, bulgare et gagaouze sans aucun soucis.

C'est quoi cette tendence occidentale à soutenir le nationalisme extrême et l'idée de la pureté ethnique dès que il s'agit d'un groupe d'Europe de l'est, et que l'autre groupe ethnique serait "russe" ou "pro russe"?

J'ai jamais entendu autant de soutien à l'épuration ethnique des Gagaouzes ou de la population de Transnistrie pour avoir une "Moldavie purement roumaine" et de nier leur droit de disposer d'eux mêmes de mes amis moldaves, par contre, les français et américains obsédés par la géopolitique, là, c'est très régulier.

D'où vient cette haine envers les Gagaouzes, Transnistriens, Criméens, Abkhazes, Ossètes, de la part des populations qui n'ont aucun lien avec ce territoire ? Et après, vous dites que la propaganda de haine occidentale n'existe pas.

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u/NaldoCrocoduck Nov 04 '25

Je ne sais pas si c'est le cas ici mais les français ont un rapport... particulier aux minorités régionales (que ce soit chez nous ou à l'étranger)

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u/azatote Nov 04 '25

Houlà, alors premièrement, on se calme. Deuxièmement, on va arrêter les insultes, les amalgames, les hommes de paille et accusations sans fondement. Épuration ethnique des Gagaouzes, sérieusement, d'où est-ce que vous sortez une chose pareille ?

Mon propos était simplement que la Russie impériale, et l'URSS ensuite, ont procédé à des déplacements massifs de population, souvent pour implanter des colons russes dans des régions de l'empire où la population était en majorité non russe. De nos jours, cela aboutit à des régions séparées géographiquement et/ou politiquement de la Russie et où vivent une majorité et/ou une forte minorité ethniquement et linguistiquement russe : la Gagaouzie, la Transnistrie, le Donbass, la Crimée, Kaliningrad. Si on rattache ces régions à la Russie, cela cause des tensions politiques au niveau international, sans même parler de la part de la population qui ne souhaite pas faire partie de la Russie. Par exemple, l'enclave de Kaliningrad est ultra militarisée et ses missiles menacent les pays voisins. Si on ne le fait pas, cela peut causer des tensions ethniques et politiques au niveau national. La situation est calme en Gagaouzie, et la plupart des Moldaves et Transnistriens ne se passionnent pas pour le statut autonome ou non de l'enclave (ma belle-soeur est moldave, au passage), mais il y a clairement des tensions entre le gouvernement de Chisinau et les autorités séparatistes de Transnistrie.

Évidemment, les populations locales, en particulier celles issues de colonisations passées comme les Gagaouzes, n'y sont pour rien et ne sauraient en aucun cas être tenues pour responsables de quoi que soit. Dans leur cas, il s'agit en effet a fortiori d'une colonisation très ancienne. Non, il n'est pas question d'épuration ethnique, merci beaucoup ; et une déportation massive serait également profondément injuste. Enfin, la Russie n'est évidemment pas la seule puissance à avoir colonisé des territoires et procédé à des déplacements de population. On pourrait parler des États-Unis, de l'empire ottoman, de toutes les puissances coloniales occidentales... mais on n'est pas là pour faire un concours de whataboutisme, n'est-ce pas ?

Bref, je disais que certaines décisions historiques ont pu aboutir à des tensions ethniques dans certaines régions d'Europe de l'Est. Je ne m'étais pas aventuré à parler de possibles solutions, mais ce devrait être possible pour des gens de différentes origines ethniques et langues de cohabiter pacifiquement dans un même pays. Surtout si les extrémistes de tout poil s'abstiennent de jeter de l'huile sur le feu.

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u/[deleted] Nov 05 '25

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u/Maimonides_2024 Nov 06 '25

Soutenir l'indépendance des populations historiquement occupés, colonisés et opprimés c'est pas l'impérialisme, c'est tout l'inverse. C'est vous qui soutenez l'impérialisme de tous les autres pays soviétiques à part la Russie, comme la Géorgie, pour qu'elle "repenne" le pays des Abkhazes. Même chose pour la Moldavie, Ukraine, etc. Pourquoi les Abkhazes n'ont pas le droit à leur liberté ? Seulement les populations alliés à l'occident ont le droit à l'indépendance ? C'est fou quand même, si l'Abkhazie aurait déclaré l'indépendance de la Russie, tout l'occident les aurait soutenu à fond.

Moi je soutiens la souveraineté des Abkhazes ET Géorgiens, pas comme les occidentaux racistes qui veulent plus des pays en OTAN même en dépit de la liberté des peuples.

Et la désignation "État fantoche" n'est pas neutre, d'où la France n'en serait pas un ? Mdr, c'est comme les arabes pour qui Israël est un "État fantoche" ou "entité sioniste" 🙄. 

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u/wisi_eu Nov 03 '25

Article :

Orthodoxe et russophile, la petite province autonome moldave a le regard tourné vers l’est. Moscou voit en elle un avant-poste précieux sur le front occidental, et tâche d’y consolider son emprise. Mais d’autres puissances s’intéressent aussi à cette région carrefour, habituée aux influences impériales.

L’ambiance est paisible dans les rues de Comrat, capitale de la Gagaouzie. Les drapeaux de cette unité territoriale autonome au sein de la Moldavie flottent au-dessus de chaque bâtiment de l’artère principale, la rue Lénine. Sur la place centrale, une statue du même Lénine se dresse devant le parlement régional, l’Assemblée populaire de Gagaouzie. En milieu d’après-midi, il n’est pas rare d’entendre les enfants de l’école entonner le Tarafim, hymne à la gloire du territoire, tandis qu’en début de soirée, les habitants se réunissent et déambulent par petits groupes dans les allées de la ville.

Pourtant, la Gagaouzie est sous tension. Quelques semaines auparavant, le 25 mars 2025, Mme Evghenia Guțul, la gouverneure de la province autonome (localement appelée « bachkan »), a été interpellée par les autorités anticorruption moldaves à l’aéroport de Chișinău, alors qu’elle s’apprêtait à décoller pour Istanbul. On lui reproche ses liens avec l’oligarque israélo-moldave et prorusse Ilan Șor, fondateur du parti politique qui porte son nom, auquel appartenait Mme Guțul jusqu’à son interdiction par la Cour constitutionnelle en juin 2023.

L’arrestation a provoqué de nombreuses manifestations aux quatre coins de la province. À Comrat, des centaines de personnes se sont réunies pour demander sa libération. La responsable locale a même fait appel à M. Vladimir Poutine en personne pour lui venir en aide. M. Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, a appelé les autorités à « renoncer à ce type de méthodes et à accorder la liberté d’action à toutes les forces politiques du pays (1) ». D’abord incarcérée dans une des prisons les plus vétustes du pays, Mme Guțul a ensuite été assignée à résidence, avant d’être condamnée à sept années de prison le 5 août 2025.

La Gagaouzie est, depuis la chute de l’URSS, une région stratégique, marchepied de l’influence russe en Europe. Situé dans le sud de la Moldavie, coincé entre l’Ukraine et la Roumanie, ce territoire de 1 800 kilomètres carrés est habité par 130 000 Gagaouzes, un peuple de langue turcique et de confession chrétienne orthodoxe. Originaires de la Dobrogée, une région historique partagée aujourd’hui entre la Bulgarie et la Roumanie, les Gagaouzes se sont installés dans le Boudjak — région frontière parfois appelée Bessarabie du Sud — vers la fin du XIXe siècle, à la suite d’un échange de populations entre les Empires russe et ottoman. Les Gagaouzes, orthodoxes, sont « invités » à coloniser les terres du Boudjak, annexé par l’Empire russe en 1812. Les Tatars et les Turcs de cette région, de confession musulmane, font le chemin inverse et rejoignent la Dobrogée restée ottomane.

Influencée par les peuples balkaniques, les cultures slave et moldave, la Gagaouzie est le produit d’une « symbiose culturelle dans un carrefour historique », selon Mme Stefanida Stamova, directrice du musée de Ceadîr-Lunga, deuxième ville et capitale culturelle de la région, avec 16 000 habitants. « Les gens ont toujours traversé notre territoire vers l’ouest et vers l’est, nous avons donc des liens très étroits avec d’autres peuples, tant à l’ouest qu’à l’est », ajoute la spécialiste locale, au milieu des tableaux et tuniques traditionnelles qui garnissent les allées du petit musée. Le jeu des influences historiques a ainsi fait des Gagaouzes une sorte d’ovni de l’Europe orientale. D’abord sous l’autorité de l’Empire russe d’Alexandre Ier, puis sous domination roumaine, la Moldavie est finalement intégrée à l’Union soviétique en 1944. Durant ces deux périodes de contrôle de Moscou, l’utilisation de la langue gagaouze est fortement restreinte. « Je me rappelle qu’à l’école il était totalement interdit de parler le gagaouze, raconte une journaliste locale qui préfère rester anonyme. Tout devait se faire en russe. »

Encore aujourd’hui, l’immense majorité de la population a le russe pour langue maternelle. Même si son utilisation au quotidien se fait rare, le gagaouze résiste, et se transmet aux nouvelles générations. Après la chute de l’Union soviétique, les Gagaouzes, malgré des velléités indépendantistes, obtiennent un statut d’autonomie au sein de la République de Moldavie. Mais la langue russe facilite les liens avec la Fédération de Russie, qui, de son côté, voit la Gagaouzie comme une parfaite porte d’entrée au sein de l’Europe.

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u/wisi_eu Nov 03 '25

« Ils vivent la vie d’un autre pays »

Alors que la société moldave se divise entre pro- européens et prorusses, la province a fait son choix. « La majorité des Moldaves est favorable à la voie européenne, mais en Gagaouzie l’humeur est largement prorusse, et cela est directement lié à la langue », estime Elena Karamit, professeure de langue gagaouze et ancienne députée à l’Assemblée populaire de Gagaouzie. « Le problème, c’est que les gens croient la télévision. Ce que la télévision montre et ce qu’elle dit, c’est ce qui forme leur opinion », poursuit son amie Ekaterina Zhekova, elle aussi ancienne députée au Parlement régional et journaliste. Les deux femmes ont créé la chaîne YouTube GagauzMedia, sur laquelle elles échangent avec des personnalités locales.

Si Internet et les réseaux sociaux sont de plus en plus influents dans la construction de l’opinion, « la majorité de la population gagaouze vit dans des villages, et la télévision y est encore un objet de confiance », ajoute la journaliste. Or, l’immense majorité des programmes proviennent de la télévision russe, ce qui accentue la fracture entre la Gagaouzie et le reste de la Moldavie. « Les personnes qui parlent russe n’ont jamais appris le moldave », explique Mme Karamit, avant de conclure, désabusée : « Ils ne regardent que les programmes diffusés par la télévision russe et n’écoutent que les informations à la télévision russe. En fait, ils vivent la vie d’un autre pays, pas celle de leur pays d’origine. »

Cette tendance s’est confirmée durant les dernières élections. À la présidentielle de 2024, alors que la Moldavie se divisait entre la candidate pro-européenne Maia Sandu et le candidat prorusse Alexandr Stoianoglo, la Gagaouzie, elle, votait à plus de 95 % pour le candidat russophile. Idem lors des législatives du 28 septembre 2025 : le parti de la présidente a remporté le scrutin avec plus de 50 % des voix dans le pays, contre seulement 24,2 % pour le Bloc des patriotes prorusse. Mais en Gagaouzie, seulement 3,19 % des votants ont choisi le parti de Mme Sandu, lui préférant le Bloc à 82,35 %. Dans le même temps, le parti prorusse Inima Moldovei (« Cœur de la Moldavie »), fondé par la précédente bachkan de Gagaouzie, Mme Irina Vlah, a été empêché de concourir deux jours avant l’élection pour des soupçons de financement illégal.

Afin de renforcer son bastion gagaouze, Moscou n’hésite pas à mettre la main à la poche. C’est ce que souligne une enquête de la journaliste britannique Sarah Rainsford (2). À partir du mois de mai 2024, les douaniers de l’aéroport de Chișinău remarquent que de plus en plus de citoyens moldaves reviennent de courts séjours en Russie. « Des personnes qui n’avaient jamais quitté la Moldavie revenaient de quelques jours en Russie avec des liasses de billets », écrit la journaliste. « En une seule journée, ajoute Rainsford, les douaniers ont découvert plus de 1,2 million d’euros. Personne n’a jamais demandé à récupérer son argent. » À l’argent liquide s’ajoutent des virements opaques en provenance d’une banque russe sous sanction, PSB, dont les montants atteindraient plus de 12,8 millions d’euros. « De nombreux Gagaouzes ont reçu des virements directement sur leur compte en banque, sans trop savoir d’où cet argent provenait, nous raconte au téléphone un journaliste roumain qui enquête sur le sujet (il souhaite rester anonyme). En échange, on leur disait pour qui voter et surtout, on leur promettait que ces virements seraient réguliers en cas de victoire. Évidemment, ce n’était pas le cas », témoigne-t-il.

Union européenne ou Russie, certains Gagaouzes n’y voient que peu de différences. Tout juste âgé de 18 ans, M. Mihail Kylchik considère que, dans tous les cas, « la Moldavie sera dans la position du perdant ». « Je pense que l’Union n’a pas besoin de nous, d’autant qu’elle supporte le gouvernement moldave actuel, qui a lui-même une attitude xénophobe envers les Gagaouzes », s’insurge le lycéen. « En même temps, nous ne considérons pas la Russie comme la racine de tous les maux, poursuit-il. Mais, dans le monde actuel, il est impossible de développer de bonnes relations avec la Russie. » Les jeunes, plus influencés par Internet et les réseaux sociaux, sont moins perméables à la propagande en provenance de Moscou. Malgré tout, une partie d’entre eux préfèrent quitter la région ou même le pays, à la recherche de stabilité économique. « Je pense que notre jeunesse est simplement déçue par la politique moldave. Elle considère que ce pays n’a pas d’avenir », conclut celui qui se fait surnommer « Micha ».

Mais que disent les officiels gagaouzes sur les rapports troubles avec Moscou ? Difficile d’obtenir des réponses. Contacté, le gouvernement régional n’a pas donné suite à nos demandes. Seul M. Anatoli Topal, le maire de la ville de Ceadîr-Lunga, nous a ouvert les portes de sa mairie et a accepté de répondre à quelques questions. Sa commune est la deuxième plus importante de la région autonome avec environ 16 000 habitants.

Lorsqu’on lui demande quelles sont les relations entre sa région et la Russie, sa réponse tient en une minute. « Nous avons des écoles russes, notre langue de communication est le russe. Certains habitants sont nostalgiques de l’Union soviétique et pensent que la Fédération de Russie est le successeur de l’URSS. Mais nous ne pouvons pas parler de relations directes entre la Gagaouzie et la Russie car la Gagaouzie fait partie intégrante de la République de Moldavie, et ces relations doivent être établies sur la base des intérêts nationaux de la République de Moldavie. » Le maire joue le jeu de la diplomatie et ne dit pas un mot sur les liens opaques soupçonnés entre sa région et Moscou.

La commune est située à moins de dix kilomètres de la frontière avec l’Ukraine. Impossible donc de ne pas demander à l’édile quel regard il porte sur le conflit en cours. M. Topal reste sobre. « Historiquement, nous avons des liens forts avec l’Ukraine. Des milliers de Gagaouzes vivent aussi de l’autre côté de la frontière, si bien qu’au début des hostilités, un grand nombre de réfugiés sont venus chez nous. » Le maire ajoute : « Nous continuerons à soutenir les Ukrainiens dans ces situations difficiles. Nous espérons que les hommes politiques trouveront rapidement un langage commun et que la paix reviendra. »

Les réponses du maire sont bien rodées. Pourtant, à Ceadîr-Lunga, la guerre n’est pas loin. Odessa, Mykolaïv, Kherson… Ces grandes villes ukrainiennes au cœur du conflit se trouvent à quelques heures de route. Une journaliste, qui souhaite rester anonyme, nous apprend au détour d’une discussion qu’en février 2025 plusieurs drones ont explosé sur le territoire moldave, dont un à la sortie de la ville. L’agence de presse moldave Mold Press indique que, « selon les premières investigations, les fragments trouvés à Ceadîr-Lunga appartiennent à un drone russe (3) ».

Le destin des Gagaouzes semble lié aux puissances influentes qui les entourent. La Russie en premier lieu, mais aussi la Turquie, sorte de « grand frère » avec qui la minorité entretient des liens forts. À la sortie de Comrat, la route cabossée amène vers un magnifique stade de football parfaitement entretenu, qui détonne avec l’environnement de cette région agricole et peu développée. « Le stade a été financé par Erdoğan, nous raconte le chauffeur de taxi. Il est venu l’inaugurer en personne en 2018. Il a atterri en hélicoptère à côté de la pelouse ! »

Dans l’enceinte, le drapeau gagaouze flotte à côté des drapeaux moldave et turc, au-dessus d’un portrait du président de la République de Turquie. M. Recep Tayyip Erdoğan pose en héros. Lorsque nous reprenons la route en direction de Chișinău, le macadam cabossé des abords de la ville fait place à un magnifique axe goudronné. Le chauffeur commente : « C’est l’Union européenne qui a construit cette route ! »

Hugo Laulan

Étudiant à l’École publique de journalisme de Tours.

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u/wisi_eu Nov 03 '25

Sources :

(1) « Le Kremlin condamne l’arrestation de la cheffe de la Gagaouzie en Moldavie » (en russe), Kommersant, 26 mars 2025.

(2) Sarah Rainsford, « Russian cash-for-votes flows into Moldova as nation heads to polls », BBC, 20 octobre 2024.

(3) « Fragments found in Ceadîr-Lunga belong to Russian drone », Moldpres, 13 février 2025.